Vocabulaire de tournage : que veulent dire les mots du plateau ?
Ce sont les mots du haut de feuille, des heures, des bandes de gens et des prestataires, et à cet endroit leur sens n'est pas le sens courant. CLIENT désigne la marque, ou bien ses gens qui viennent sur le plateau. GLAM réunit la coiffure et le maquillage. RTS donne l'heure à laquelle le repas est prêt. Catering nomme le traiteur, pas le déjeuner. EQ, ce sont les loueurs de matériel, et ces lignes-là n'appellent personne sur le plateau.
Pourquoi ces mots ne sont expliqués nulle part
Ouvrez un lexique de production audiovisuelle français. Vous y trouverez le panoramique, le fond vert, l'incrustation. Vous y trouverez même l'entrée « feuille de service », décrite comme le document quotidien qui annonce la journée du lendemain. Ce que vous n'y trouverez pas, ce sont les mots imprimés sur ce document : les lexiques généralistes définissent l'objet, pas son contenu.
Ouvrez maintenant le glossaire de StudioBinder, « Call Sheet Terminology ». Il aligne une trentaine d'entrées de vocabulaire, une quarantaine si l'on compte ses rubriques de notes, et six au moins n'ont de sens que s'il existe un scénario : « DOOD (Day Out of Days) », « D/N (Day/Night) », « Pages & Eighths », « SWHF (Start Work/Work Finish) », « Cast ID », « H/H (Hold & Hold) ». Les deux dernières gloses sont bancales, et c'est la page qui les écrit ainsi.
Or en mode, en beauté et sur les tournages de contenu de marque, il n'y a rien à dépouiller. Même en publicité, où le film est bel et bien écrit, personne ne compte les pages en huitièmes ni ne suit les jours de présence d'un comédien sur un plan de travail. Et les feuilles de ces tournages sont couvertes de mots que le glossaire ne contient pas du tout : ROS, RTS, EQ, GLAM, VENDORS, MOTORHOME, CATERING, MUA sont à zéro occurrence sur la page. Quant à la compilation d'abréviations que les doublures lumière s'échangent, « The Callsheet Cheatsheet », c'est un PDF à 8 dollars dont la dernière version date de juillet 2018.
Le seul endroit où ces mots-là commencent à exister en français, ce sont les glossaires bilingues tenus par les assistants réalisateurs eux-mêmes. Ils posent « Feuille de service = Call sheet » et « Convocation (plateau) = Crew call / Call time ». Ils donnent aussi « PAT (Prêt à tourner) = RTS (Ready to shoot) », et c'est là que ça se gâte. Même chez eux, ROS, EQ, GLAM et MOTION manquent à l'appel.
Les mots qui suivent sont ceux qu'on lit vraiment sur ces feuilles.
Ce qui est écrit en tête
Call sheet est le nom anglais de la feuille de service. Le principe est une journée par document, mais ce n'est pas une règle : un des tournages que nous avons sous les yeux tient sur cinq jours, dont trois de tournage, avec un casting par jour tourné et deux traiteurs découpés par plage de dates.
La journée se numérote, et pas deux de celles qui le font ne le font pareil. Cinq de nos dix feuilles portent un numéro de jour sur un total, avec cinq notations différentes : « SHOOT DAY: 3 OF 3 », « DAY 2 OF 2 », « SHOOT DAY 1 OF 2 », « DAY 2 / 2 », « Shoot Day 2 of 2 ». Une sixième numérote ses journées sans donner de total. La cinquième notation est celle du document tourné à Paris, dont les intitulés sont anglais et dont seuls les horaires, la date et le bloc de températures sont en français.
Client est le mot le plus trompeur de l'en-tête, parce qu'il désigne deux choses. Sur deux feuilles, il étiquette la marque pour qui on tourne : l'une écrit « CLIENT: » suivi de son nom, l'autre pose « CLIENT » au-dessus de la case où s'affiche son logo. Ces deux-là titrent en plus une bande de gens du nom de la marque en capitales, à la place exacte où les autres bandes portent PRODUCTION ou STYLING, et une troisième feuille porte cette bande sans jamais écrire CLIENT.
Sur quatre autres encore, CLIENT titre lui-même un bloc de personnes, avec les mêmes colonnes que l'équipe, nom, email, heure d'arrivée, à ceci près que l'une d'elles se passe du téléphone. Ce sont les gens de la marque, ceux qui viennent voir. Une huitième étiquette la même chose « BRAND ». Deux mots, et le nom de la marque, pour désigner les mêmes gens.
Ces gens-là ont leur propre heure. Une feuille leur consacre une case « CLIENT CALL TIME » en tête. Sur une autre, l'équipe est appelée à 8 h et le client à 10 h. Les deux heures sont vraies en même temps.
Agency désigne l'agence de publicité, celle qui a conçu le film, aux côtés de l'annonceur et de la maison de production. Aucune de nos dix feuilles ne dit laquelle des trois sociétés est l'agence : sur l'une d'elles, ces trois sociétés sont simplement trois employeurs alignés dans la liste d'équipe, sans un mot pour dire lequel est lequel. Et dans le métier, le même mot désigne aussi l'agence d'un mannequin ou d'un maquilleur, deux sens que rien ne distingue quand ils arrivent sur une feuille.
Location est le lieu de tournage. Access notes, juste dessous, sont les consignes pour y entrer, et c'est le bloc que personne ne lit avant d'en avoir besoin. Une feuille l'imprime en cinq mots rouges : « NO STREET PARKING - PLEASE UBER ». Hospital, en colonne de droite, donne l'hôpital le plus proche ; une autre feuille intitule le même bloc « Nearest Emergency Room » et ajoute la distance, « (1 mile) ».
Job number et PO sont la référence administrative de la commande. PO abrège purchase order, le bon de commande émis par le client, et NET30, sur la même page, veut dire paiement à trente jours. Une même feuille porte ce numéro deux fois sous deux étiquettes différentes, « PROJECT: PO # » en tête et « MARK WITH: PO# » dans son bloc de facturation en pied. Une autre range son numéro de job à côté de la date, préfixé des quatre premières lettres du nom de l'annonceur.
Les heures
Call time est l'heure à laquelle une personne est attendue. Le métier distingue jusqu'à trois heures pour la même personne, sous des intitulés qui varient : ON SET, SET CALL ou SHOOTING CALL pour le moment où on la veut devant la caméra, EST. WRAP, OUT ou HARD OUT pour celui où elle est libérée. Sous ces graphies-là, une seule apparaît sur nos dix feuilles : HARD OUT, à 21 h, sur la feuille qui posait déjà un wrap à 20 h 30. Un hard out n'est pas une estimation mais une limite.
Crew call, ou general call, est la convocation de l'équipe prise dans son ensemble. Deux de nos dix feuilles seulement en portent une qui soit nommée : l'une écrit « GENERAL CREW CALL », l'autre « General Call Time ». Les autres donnent une heure par personne, ou une heure par département. Une troisième réponse existe, sur un seul document : une plage échelonnée pour tout le monde, « Crew + Talent - staggered », de 7 h à 8 h le premier jour et de 7 h à 9 h le lendemain.
RTS, sur ces feuilles, abrège ready to serve, prêt à servir : c'est l'heure à laquelle le repas est là, pas celle où l'équipe s'arrête de tourner. Six de nos documents l'emploient et aucun ne l'explique. Cinq le posent derrière un repas dans le déroulé, « BREAKFAST RTS », « LUNCH RTS » ; le sixième le colle à l'heure de livraison du traiteur, sur la ligne du prestataire. C'est le sigle le plus piégeux de la page, puisque le glossaire bilingue des assistants réalisateurs le donne, lui, pour ready to shoot. Le contexte tranche : derrière un repas, c'est le traiteur ; devant une équipe, c'est la caméra.
Le déroulé horaire lui-même n'a pas de nom stable. Un document titre le sien « ROS », en trois lettres. Un autre écrit « RUN OF SHOW » en toutes lettres. Deux autres l'appellent « SCHEDULE ». Aucune page ne dit que ROS abrège run of show : ce sont deux documents différents, l'un abrégé, l'autre développé, et le rapprochement est le nôtre. On lit ailleurs que ROS voudrait dire running order sheet ; le mot running n'apparaît sur aucune de nos feuilles, et running order désigne autre chose, le conducteur d'une émission.
Camera wrap est la fin des prises de vues pour tout le monde. Deux de nos documents la portent, et c'est chaque fois la dernière ligne du déroulé ; l'un ajoute « Walk Away » sur la même ligne. Le wrap d'une personne est autre chose : l'heure où elle part. Sur un même déroulé, cinq wraps individuels précèdent le camera wrap, et les lignes n'y sont pas rangées par heure mais par personne, chaque arrivée collée à son départ.
Les gens, et comment ils sont rangés
Crew est l'équipe technique. Cast et talent désignent les personnes devant l'objectif, comédiens, mannequins ou figurants. Talent est une catégorie administrative et non un compliment : elle décide de la bande où la personne s'imprime. Elle ne décide pas où la feuille est envoyée. Ce qui décide, c'est la présence d'une adresse email d'agence sur sa fiche, pour un chef déco comme pour un mannequin.
Les blocs de personnes portent des noms de département. Ces noms changent d'un métier à l'autre : PHOTOGRAPHIC TEAM, STILLS, MOTION, STYLING, GLAM, SET DESIGN, HAIR, MAKEUP, PRODUCTION, TALENT. GLAM tient sur une seule bande la coiffure et le maquillage, là où d'autres feuilles gardent HAIR et MAKEUP séparés. MOTION est l'équipe vidéo présente sur un shooting photo, le mot opposant la vidéo à l'image fixe sans nommer un métier. MUA, pour make-up artist, n'est jamais un titre de bande : c'est un rôle écrit dans une cellule, sur trois de nos feuilles.
Agent et la mention « c/o », pour care of, disent la même chose dans une ligne de personne : qui la représente. Le mot agency, lui, n'apparaît sur aucune des dix. La chose, elle, y est écrite d'au moins sept façons. Une ligne « Agent » juste sous celle du mannequin. Une ligne « CONTACT » en maigre, juste sous celle du talent. Un « c/o » suivi du nom d'une agence, glissé dans la cellule. L'adresse de l'agence occupant simplement la colonne email, sans marqueur. Un bloc à part dont les colonnes s'intitulent MODEL, AGENT EMAIL et AGENT PHONE.
Restent deux façons, les plus retorses. Une feuille colle l'agence au prénom, dans la colonne du nom, et elle n'a aucune colonne email : l'agence n'a nulle part ailleurs où aller. Une autre met l'agent à la place de l'employeur, dans la liste d'équipe, avec son adresse dans la colonne email, et donne le portable direct de l'artiste sur la ligne d'en dessous. Deux lignes, deux contacts, une seule personne : la même illusion que la ligne « CONTACT » sous un nom, troisième idée reçue plus bas, prise par l'autre bout.
Deux feuilles marquent ces lignes d'un « Not On Set », mais pas au même endroit : l'une à la place de l'heure, l'autre à la place du lieu. Même le marqueur qui doit lever le doute n'a pas de case stable.
Ce qui ressemble à une personne et n'en est pas une
Sept de nos dix feuilles portent une bande de prestataires. Cinq l'intitulent VENDORS, une Vendors, la dernière accole le mot au lieu et écrit « LOCATION + VENDORS ». Une ligne par prestation, avec le service rendu, la société, un contact quand il y en a un, un téléphone, un email et l'heure d'arrivée. Ce « contact » est le représentant d'une maison, pas l'agent d'une personne : le mot sert deux fois sur la même feuille, pour deux choses.
EQ y abrège equipment. « PHOTO EQ », « MOTION EQ » et « PRODUCTION EQ » sont les loueurs de matériel. Les cellules en face donnent des raisons sociales. Motorhome désigne les loges mobiles, qu'un document liste avec les toilettes portables sur la même ligne. Ce sont des maisons, pas des convoqués.
Six feuilles portent un Catering, et c'est chaque fois une société, jamais une heure de déjeuner ; les heures inscrites à côté sont ses heures de livraison, deux d'entre elles en donnant deux, le petit-déjeuner et le déjeuner. Le repas de l'équipe, lui, est une ligne du déroulé, à l'heure où il tombe.
Craft services est la table de grignotage tenue en continu, distincte des repas. Aucune de nos feuilles n'écrit le terme en entier : une seule l'emploie, et sous sa forme parlée, au milieu d'une phrase : « Breakfast, crafty, and lunch will be provided ».
Pick up est un ramassage, le même mot que le PU des glossaires anglais, écrit en entier. Sur un document, c'est une colonne présente sur les sept tableaux de personnes, avec plus loin sur la même ligne une colonne « DRIVER » : la production vient chercher les gens.
Les idées reçues
C'est le lieu de tournage. Et dans une bande de prestataires, une ligne « Location » désigne le service qui fournit ce lieu. Sur une de ces bandes, la première colonne porte « Location », « EQ », « Motorhome », « Catering » : ce sont des services, et le nom de la société est dans la colonne d'à côté, sauf pour la ligne Location, où c'est le nom d'une personne. Nous avons tenté de trancher ça en comparant les intitulés de colonnes à une liste de synonymes, et c'était perdu d'avance : la colonne « NAME », en capitales, porte une société sur trois de nos feuilles et une personne sur une quatrième, laquelle réserve « COMPANY » à ses sociétés. La règle que nous avons fini par écrire est de lire ce que les cellules contiennent, jamais comment la colonne s'appelle.
Encore faut-il qu'il existe. Huit de nos dix feuilles n'en nomment aucun : elles donnent une heure par personne, une heure par département, ou une plage échelonnée. Aucune n'est une convocation générale : les deux premières portent déjà l'heure d'un sous-ensemble, et la troisième une fourchette que personne n'a pour heure. La consigne que nous avons dû écrire dans notre extracteur tient en une phrase, en anglais dans le texte : « Leave it empty rather than electing one. » Élire l'une de ces heures, c'est convoquer toute l'équipe à l'heure du maquillage.
C'est qui la représente, parfois elle-même. Sur une feuille, cinq lignes « CONTACT » suivent les cinq talents, une chacune, et deux d'entre elles portent le mot « SELF » : la personne se représente elle-même. Les compter comme des équipiers ajoute cinq personnes, dont deux sont déjà sur la page. C'est exactement ce que faisait notre propre relevé de référence jusqu'à ce qu'on le corrige : le plancher attendu y est passé de 26 personnes à 21. La baisse était la correction.
C'est l'adresse email de qui les représente, et c'est ainsi qu'un agent se laisse écrire pour tous ses artistes à la fois. Sur une autre feuille, un bloc TALENT alterne quatre fois une ligne de mannequin et une ligne d'agent ; les mannequins n'y ont ni téléphone ni email, les deux cellules portent un « x », et deux des quatre partagent le même agent, donc la même ligne recopiée. Ça dépasse le mannequinat : sur le document français, une seule adresse email de représentant couvre trois personnes rangées dans deux départements différents. Écrire à cette adresse email est juste ; en déduire que c'est le contact personnel de chacun ne l'est pas.
D'où viennent ces informations
- 01Cette page croise deux sources. Les mots imprimés et leurs variantes viennent de dix feuilles de service de vraies productions (mode, beauté, publicité et contenu de marque), celles sur lesquelles notre outil d'import a été réglé. Ce que ces mots veulent dire vient des lexiques du métier et de l'usage courant, parce que les feuilles ne développent pas leurs abréviations ; et quand les lexiques manquent ou se contredisent, du contexte des feuilles elles-mêmes, signalé quand la lecture est la nôtre. Un troisième matériau sert deux fois : le relevé de référence de notre propre outil d'import.
- 02Les glossaires dont nous donnons des comptes ont été ouverts et comptés à la date de relecture indiquée en haut de page. Du « Callsheet Cheatsheet », nous ne citons que ce que porte sa page de vente, sa nature, son prix et sa date : son contenu est derrière un paiement et nous ne l'avons pas lu. Le lexique français généraliste a été ouvert lui aussi : les entrées que nous en citons, dont sa définition de « feuille de service », s'y lisent, et l'absence que nous relevons n'a pas fait l'objet d'un relevé chiffré.
- 03Aucun nom d'annonceur, de production, d'agence ni de prestataire n'est publié, ni aucune référence de commande. Une feuille de service est un document confidentiel, et le fait qu'un fichier serve à nos tests ne nous autorise pas à en nommer le client.
- 04Dix documents ne sont pas un échantillon, et ils penchent : neuf tournages américains, dont un commandé par une rédaction mexicaine, et un français ; aucune fiction. Les proportions données ici comptent des documents, jamais des journées, et elles décrivent ces dix-là. Elles servent à montrer qu'une chose n'est pas obligatoire, pas à donner une fréquence dans le métier, ni ce qu'une production française appellerait pareil.